La rue de Genève.

2019_ 15 Pigment and UV prints, Hahnemulhe rag on aluminium, Aluminium frame. 84x75cm ; 75x64cm. Display in a line.
Photographic work realized at Swiss-French border in 2019 for the national photographic commission untitled : Flux, une société en mouvement ( Flux, a society on the move.)

Les Photaumnales de Beauvais, Flux une société en mouvement, Le Quadrilatère, Diaphane, Beauvais. October 2020-January 2021

Plier les lignes _ Un texte d’Alexis Joan Grangé, 2019.(FR)

Parce qu’elles nous semblent anciennes, parce qu’elles suivent des tracés plus organiques que ceux imposés lors des divisions coloniales, peut-être les frontières inter-étatiques européennes nous paraissent-elles alors parfaitement immuables, apaisées. Comme si les arbitrages et minutieux compromis qui les ont constituées étaient exempts de tout effet sur notre époque. Le centre de gravité de notre attention ne s’est-il d’ailleurs pas déplacé du territoire intra-européen à son extériorité ? Si la proposition de Florent Meng nous rappelle que toute frontière demeure une zone de tensions vivantes, elle nous indique aussi que les territoires vers lesquels est dirigé – ou desquels est détourné – le regard citoyen relève de choix, soumis à des agendas politiques et économiques, qui ne sont jamais neutres.

La rue de Genève (du nom de l’artère de 3 km qui relie les villes d’Annemasse et de Genève) opère par une contradiction apparente, consistant à opposer au caractère organique de la frontière la géométrie urbaine. Comme le dit Emmanuel Hocquard, «le voyage commence par des plis» . Différence entre «l’utilisateur» d’une route et son arpenteur. L’un voit dans les lignes droites le trajet le plus efficient, l’autre la possibilité de s’appesantir sur les bas-côtés, de plier l’espace pour y juxtaposer son histoire, ses régimes d’occupations, ses luttes. Les 15 «planches» du projet doivent être lues comme autant de plis. Traces nombreuses d’une histoire et d’une politique frontalières, signes en constant débord temporel, d’une société.

Dans notre pays régulièrement tenté par les réflexes xénophobes, la proposition devient alors une leçon de décentrement. Elle nous rappelle opportunément que nous sommes toujours nous-mêmes l’étranger menaçant d’un autre. En 2016, le flux de travailleurs frontaliers, principalement motivé par les disparités économiques entre les deux pays, représentait 20 % du PIB du canton de Genève. Une «contribution» exogène qui est dénoncée depuis les années 50 par certains journaux et partis helvétiques. La «grande France» ne semble pas si protégée et forte qu’elle n’ait pas besoin d’envahir, à sa façon, la «petite Suisse». Retour mérité de bâton. Il n’y a pas de raisons que la confusion entretenue par certaines voix politiques entre coopération humaine et antipatriotisme ne soit pas faite, parfois, en notre défaveur.

Dans ses plis les plus récents, Rue de Genève pointe une autre façon «d’utiliser» les routes. Celle de la protestation, à travers les lignes que l’on forme et que l’on occupe. Howard McCord, poète américain, a écrit : «Lui, ce qu’il voudrait surtout, c’est trouver des rubis, moi des glaciers. Les deux sans déranger personne.» Si ce n’est des rubis, il y a bien, en Suisse, à la fois des diamants et des glaciers. En septembre 2019, à 350 km de Genève, une marche funèbre de 2 heures a été organisée pour célébrer la disparition du Pizol, l’un des glaciers les plus étudiés du pays. Depuis la fin du XIXe siècle, on estime que 500 d’entre eux ont disparu sur le seul territoire suisse. Le marché helvétique des diamants, lui, n’a cessé de voir son chiffre d’affaire croître ces dernières décennies. Un autre pli, une autre contradiction. Il n’est plus évident cependant, qu’aujourd’hui, ces deux aspirations puissent cohabiter tranquillement. Et il n’est plus évident qu’il ne faille «déranger personne».

Edition : Flux, une société en mouvement
Editor : Poursuite.Co-edited with the CNAP ( national center for plastic art)
172 pages / 24 x 30 cm
ISBN 978-2-490140-23-7
Published : septembre 2020